Vendredi 2 novembre 5 02 /11 /Nov 08:34

Durant la révolution française, mes ancêtres eurent fort à faire et furent pris dans la tourmente révolutionnaire. Que ce soient les soeurs Leroux, exécutées, Dominique Daulmery et Jean Baptiste Flory, accusés ou encore Vincent Monchicourt, émigré. Cette fois-ci, je vais vous conter l'histoire de Dominique Picavez, un oncle, prêtre, à qui l'on demanda notamment d'enterrer Louis XVI. Cet article se propose aussi de concentrer les documents d'archives liés à cette personnalité quelque peu oubliée, vous trouverez donc des discours entiers, procès-verbaux et autres.

 

Né le 1er octobre 1757 à Cambrai, dans la paroisse Sainte-Croix, Dominique Joseph Picavez, fils d'un riche marchand de vin et frère de mon ancêtre François Joseph commissaire de police de Lille, devint prêtre. On trouve sa trace pour la première fois en 1790, il était alors Premier Vicaire de la paroisse de Saint-Philippe-du-Roule et électeur de la section du Roule. Le 29 septembre de la même année eut lieu l'élection des juges suppléants à Paris qui vit gagner Jean-Germain Dumesnil face à Pons de Verdun pour le poste susdit de juge suppléant de l'un des tribunaux des six arrondissements de Paris. A cette occasion, cet oncle monta à la tribune et prononça ce discours:

Monsieur le Président, Messieurs, je n'ai point assisté à la séance d'hier et comme je vous dois compte de mon absence, je vous dirai qu'appelé chez M. le maire pour assister à une assemblée convoquée par lui, à l'effet de stipuler les intérêts des pauvres de la capitale et d'aviser aux moyens prompts de subvenir à leurs immenses besoins, j'ai été privé de la satisfaction de remplir concurremment avec vous les fonctions honorables d'électeur. J'ai appris que plusieurs de mes confrères ecclésiastiques, fonctionnaires publics, avaient demandé à l'assemblée de prêter fraternellement leur serment civique comme une preuve non équivoque de leurs sentiments et de leur soumission aux décrets de l'Assemblée nationale, que vous l'aviez reçu avec des témoignages de satisfaction. J'ai regretté d'être absent dans ce moment, et sans doute si j'eusse été au milieu de vous, je me serais empressé de me mettre sur les rangs pour obtenir la même faveur. Obligé par état d'inspirer aux peuples une soumission entière à toute autorité consentie et de les instruire sur la nécessité de cette soumission, chargé par mes concitoyens, depuis le 13 juillet 1789, de veiller au maintien et à l'exécution des lois et surtout des lois successivement décréitées par l'Assemblée nationale et sanctionnées par le Roi, fidèle à ma mission, ferme dans les grands principes qui ont toujours guidé nos représentants dans leurs opérations importantes, je ne croyais pas être, dans ces circonstances, pour mes concitoyens un sujet d'inquiétude; aussi n'ai-je jamais vu chez eux aucun doute sur mes dispositions actuelles et je puis, Messieurs, j'espère que vous ne me désapprouverez pas, je puis me glorifier, au milieu de vous, des témoignages que j'en ai reçus dans plusieurs occasions. Combien donc dois-je me féliciter d'être admis, au milieu des représentants du Département de Paris, à prêter un serment qui n'est que l'expression des sentiments dont j'ai toujours été animé et qui sont la règle de mes actions. Une autre raison, Messieurs, me fait attacher un grand prix à la faveur que vous m'accordez; c'est qu'en en profitant, je justifie à vos yeux les témoignages particuliers dont m'ont honoré ceux de nos concitoyens, au milieu desquels j'ai le bonheur de vivre. Je jure donc d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution, de veiller avec soin aux fidèles qui me sont confiés, de me soumettre à tous les décrets de l'Assemblée nationale et notamment ceux concernant la constitution civile du clergé.

 

Dominique Joseph Picavez, alors âgé de trente-trois ans fut nommé Curé de la paroisse Sainte-Madeleine de la ville-l'Évêque par 480 voix sur 520 au début de l'année 1791. Il fit sa proclamation le 13 février 1791. Ce jour-là, Dominique Picavez, bachelier en théologie de la faculté de Paris, demeurant grande rue du Faubourg-du-roule, prononça son discours d'arrivée:

"Messieurs, dans ce temple auguste où je suis venu plusieurs fois consulter le Père des lumières, j'entends une voix qui m'assigne un poste au milieu de vous. Toujours soumis à Celui qui tient dans ses mains les destinées des hommes, j'accepte avec résignation et reconnaissance. Je ne me fais point illusion sur le fardeau que vous m'imposez et, quoique je ne le voie encore qu'en perspective, j'en sens déjà tout le poids. Je ne me dissimule pas l'étendue et l'importance des devoirs attachés à la place à laquelle vous m'élevez. Depuis nombre d'années ils sont le sujet de mes méditations. J'ai toujours envisagé ce poste avec effroi, et, pénétré du sentiment de ma faiblesse et de l'insuffisance de mes talents, je désirais, si j'ose le dire, je désirais voir s'éloigner le moment où j'y serais appelé; mais les circonstances critiques où se trouve l'Église de France, mon amour pour la religion de mes pères, mon entier dévouement pour ma Patrie dont elle doit faire le bonheur, ma conscience enfin, me rappellent impérieusement le premier serment solennel que j'ai fait de travailler au maintien de la religion et de me sacrifier au bonheur de mes frères; le sentiment de ma faiblesse disparaît et je me sens animé de la plus ferme confiance dans la force de Celui dont le peuple est en ce moment le respectable organe. Je m'interdis ici toute digression sur la Constitution française; mon respect pour la religion, mon amour pour mes frères, mon zèle pour la chose publique, ma soumission à la loi, l'acceptation de la place que vous m'avez assignée: tel est le tribut d'éloges que je lui offre en votre présence. Dans ce code admirable de notre liberté, j'ai toujours remarqué sensiblement le doigt de Dieu; aussi j'adore ses décrets éternels, je m'y soumets et je bénis sa divine Providence. Sans doute, Messieurs, car il n'est plus permis de l'ignorer, sans doute les ennemis de cette Constitution seront aussi les nôtres. Ils traiteront notre soumission à la loi, d'apostasie, notre élection, d'intrusion, notre obéissance, d'ambition, et les sarcasmes, peut-être même les menaces et le mépris seront les grandes preuves de leurs assertions. Mais, Messieurs, rien de tout cela ne sera jamais pour moi l'ombre même d'un obstacle dans l'accomplissement de mes devoirs sacrés; je sais être humilié, je sais être méprisé, je sais souffrir, car je puis tout, dans Celui qui me soutient et me fortifie. Grand Dieu, recevez le sacrifice que je fais au pied de vos autels, de mon repos, de mes forces, de ma santé, de ma vie, en faveur d'un peuple que vous avez toujours aimé et qui sera un monument éternel de votre volonté. Et vous, peuple, qui m'écoutez, sans doute vous m'encouragez par l'exemple de votre piété et de vos vertus et par le spectacle universel de cette union, de cet amour fraternel que rien ne pourra altérer; vous seconderez par votre docilité mon empressement à vous instruire des vérités éternelles et consolantes et mes efforts à nourrir et fortifier dans vos coeurs ces sentiments tendres et généreux qu'inspirent la religion et l'amour de la Patrie."

 

On apprend, grâce à ce discours, que Dominique Picavez fut un curé constitutionnel, c'est-à-dire qu'il prêta serment sur la Constitution de 1789. D'après Étienne Charavay, il était électeur en 1791 et 1792 ainsi qu'administrateur du département de Paris.

 

Alors qu'il était en fonction à la Madeleine, il reçut les corps de nombreux guillotinés devant être inhumés en son cimetière. Cependant, un jour, on lui fit une demande dont il se serait bien passé: l'inhumation de S.M. le Roi Louis XVI. Mais Dominique Joseph, issu d'une famille qui ne semblait guère en accord avec la révolution (ses cousines germaines étaient alors persécutées à Valenciennes, les Daulmery et les Flory étaient aussi à Valenciennes remplissant tant bien que mal des fonctions politiques, Vincent Monchicourt avait fui le pays ainsi que de nombreux cousins comme les Serret); Dominique Picavez, dis-je, refusa d'enterrer le roi et prétexta une maladie. Voici ce qu'en dit le journal Le Gaulois du 21 janvier 1880:

"A peu près au moment où l'on assassinait, hier, Lepelletier Saint-Fargeau au palais Royal, le gouvernement mandait auprès de lui le curé de la Madeleine, l'abbé Picavez, afin de lui notifier ses ordres. M. Picavez, vieux, malade et quelque peu révolté par ce qu'il entendait, ne s'est pas senti la force d'accomplir une si cruelle mission. Il s'en est déchargé sur son premier vicaire, l'abbé François-Sylvain Renard. Celui-ci, très attaché à la personne royale, très ému aux approches de l'exécution, a commencé par refuser nettement son concours aux funérailles. "Eh bien! lui a dit M. Picavez, préparons-nous à monter tous les deux sur l'échafaud, car votre conduite aura d'incalculables suites." L'abbé Renard ne pu résister à cet argument. Il a pris son courage à deux mains et, toute la nuit, il se prépare à remplir son douloureux devoir."

 

Lors de la Restauration, son premier vicaire fut interrogé par le Chancelier du Roi sur les conditions de l'inhumation. Voici donc son témoignage sur cette journée, prononcé le 20 janvier 1815:

"Le 20 janvier 1793, le Pouvoir exécutif manda M. Picavez, Curé de la paroisse de la Magdeleine, pour le charger de l'exécution de ses ordres relativement aux obsèques de S.M. Louis XVI.
M. Picavez ne se sentant pas le courage nécessaire pour remplir une fonction aussi pénible et aussi douloureuse, prétexta une maladie, et m'engagea, comme son Premier Vicaire, à le remplacer et à veiller, sous ma responsabilité, à la stricte exécution des ordres intimés par le Pouvoir exécutif. Ma réponse fut d'abord un refus positif, fondé sur ce que personne n'avait, peut-être aimé Louis XVI plus que moi; mais sur l'observation juste que M. Picavez me fit que ce double refus pourrait avoir des suites fâcheuses et incalculables pour nous deux, j'acceptai.
En conséquence, le lendemain 21, après m'être assuré que les ordres prescrits par le Pouvoir exécutif, et relatifs à la quantité de chaux ordonnée, et à la profondeur de la fosse qui, autant que je puis me le rappeler, devait être de dix à douze pieds, avaient été ponctuellement exécutés, j'attendis à la porte de l'église, accompagné de la Croix et de feu M. l'Abbé Damoreau, que l'on nous remît le corps de Sa Majesté.
Sur la demande que j'en fis, les membres du département et de la commune me répondirent que les ordres qu'ils avaient reçus leur prescrivaient de ne pas perdre de vue un seul instant le corps de Sa Majesté. Nous fûmes donc obligés, M. Damoreau et moi, de les accompagne jusqu'au cimetière, situé rue d'Anjou...
Arrivés au cimetière, je fis faire le plus grand silence. L'on nous présenta le corps de S.M. Elle était vêtue d'un gilet de piqué blanc, d'une culotte de soie grise et les bas pareils... Nous psalmodiâmes les vêpres et récitâmes toutes les prières usitées pour le service des morts; et, je dois dire la vérité, cette même populace qui naguères faisait retentir l'air de ses vociférations, entendit les prières faites pour le repos de l'âme de S.M. avec le silence le plus religieux.
Avant de descendre dans la fosse, le corps de S.M. mis à découvert dans la bière, il fut jeté, au fond de ladite fosse, distante à dix pieds environ du mur, d'après les ordres du Pouvoir exécutif, un lit de chaux vive. Le corps fut ensuite couvert d'un lit de chaux vive, d'un lit de terre, et le tout fortement battu et à plusieurs reprises.
Nous nous retirâmes ensuite en silence après cette trop pénible cérémonie, et il fut, autant que je puis me le rappeler, dressé par M. le Juge-de-paix un procès-verbal qui fut signé des deux Membres du département et de deux de la commune. Je dressai aussi un acte mortuaire en rentrant à l'église, mais sur un simple registre, lequel fut enlevé par les Membres du comité révolutionnaire lors de la clôture de cette église."

 

Autre document important, le procès-verbal de l'inhumation de Louis XVI:

 

"Le vingt-un janvier mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an deux de la République française, Nous, soussignés, administrateurs du département de Paris, chargés de pouvoirs par le conseil général du département, en vertu des arrêtés du conseil exécutif provisoire de la République française,
De là, accompagnés des citoyens Renard et Damoureau, tous deux vicaires de la paroisse de Sainte-Madelaine, chargés par le citoyen curé de procéder à l'inhumation de Louis Capet, nous nous sommes rendus au lieu du cimetière de ladite paroisse, situé rue d'Anjou-Saint-Honoré, où étant, nous avons reconnu l'exécution des ordres par nous signifiés la veille au citoyen curé, en vertu de la commission que nous avions reçue du conseil général du département. Nous sommes transportés à neuf heures du matin en la demeure du citoyen Picavez, curé de Sainte-Madelaine, lequel ayant trouvé chez lui, nous lui avons demandé s'il avait pourvu à l'exécution des mesures qui lui avaient été recommandées la veille par le conseil exécutif et par le département pour l'inhumation de Louis Capet. Il nous a répondu qu'il avait exécuté de point en point ce qui lui avait été ordonné par le conseil exécutif et par le département, et que le tout était à l'instant préparé.
Peu après a été déposé, dans ledit cimetière, en notre présence, par un détachement de gendarmerie à pied, le cadavre de Louis Capet, que nous avons reconnu entier, dans tous ses membres, la tête étant séparée du tronc. Nous avons remarqué que les cheveux du derrière de la tête étaient coupés, et que le cadavre était sans cravatte, sans habit et sans souliers. Du reste il était vêtu d'une chemise, d'une veste piquée en forme de gilet, d'une culotte de drap gris et d'une paire de bas de soie gris. Ainsi vêtu, il a été déposé dans une bière, laquelle a été descendue dans la fosse qui a été recouverte à l'instant.
Le tout a été disposé et exécuté d'une manière conforme aux ordres donnés par le conseil exécutif provisoire de la République française.
Et avons signé avec les citoyens Picavez, Renard et Damoureau, curé et vicaires de Sainte-Madelaine.
PICAVEZ, RENARD, DAMOUREAU, LEBLANC et DUBOIS."

 

Malade en janvier 1793, Dominique Picavez survécut au moins jusqu'au mois de juin où une terrible épreuve survint: Le 22/06/1793 (Extrait conforme, A.N., BB3 72, n°89; issu du Répertoire général des sources manuscrits de l'histoire de Paris pendant la révolution française, Tome 9, par Alexandre Tuetey pp.468-469):

"1567. - Arrêté du Conseil général de la Commune, ordonnant le renvoi au Comité de salut public du Département, d'une dénonciation d'un citoyen de la section de la République contre le sieur Picavez, ci-devant prêtre, l'un des principaux auteurs des divisions qui règnent dans cette section et de motions des plus anticiviques."

 

Ainsi le dossier de dénonciation à l'encontre de Dominique Picavez fut-il renvoyé au Comité de Salut Public. Les sources se tarissent alors sur son sort; on sait seulement qu'il abdiqua de son poste en 1793. Maurice Chartier, dans un article de 1957 des Annales Historiques de la Révolution Française (pp.264-265, numéros 146 à 149 [nous n'avons pas trouvé dans quel numéro l'article est paru]) nous annonce qu'il fut ensuite "curé desservant de la succursale de Champignolles".

Il serait intéressant de savoir comme cet ancien électeur de Paris, haut placé, s'est retrouvé en Côte-d'Or. Fut-ce sous la Restauration où il aurait été puni pour avoir été Curé Constitutionnel? Serait-ce une décision du Comité de Salut Public pour le punir des faits reprochés en juin 1793? Là encore, il nous faudrait avoir les résultats des délibérations dudit Comité.

On le retrouve à Champignolles-les-Hospitaliers, bourgade qui contient aujourd'hui 70 habitants (!) où il décède en 1823, le 8 juin à trois heures du matin dans l'une des chambres du presbytère.

 

D Picavez Dominique Joseph 09061823 Champignolles les HospiActe de décès de Dominique Joseph Picavez (cliquez pour agrandir)

Par Thomas - Publié dans : Histoires d'aïeux
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